Alors que sort l’Odyssée, biopic sur Cousteau, je reviens sur ce qui me lie à l’océanographe/cinéaste (comment d’ailleurs réellement le définir), à son chef plongeur Albert Falco et à la Calypso à bord de laquelle j’ai finalement, presque, pu embarquer
Pour moi c’était simple, il suffisait de mettre un masque de plongée sur la tête, de glisser cette même tête sous l’eau et je devais voir à peu près ce qu’il y avait à la télé. Je me disais bien que ce n’était pas non plus les mers du sud et je ne descendais pas l’échelle de plongée de la Calypso mais je vous jure que le plan d’eau de Satillieu en Ardèche (une simple retenue de la rivière qui ressemblait vaguement à une piscine) promettait saumons… et merveilles. Le masque c’était un de ceux équipés d’une balle de ping-pong qui devait me permettre de rester en vie. Piètre nageur je n’en menais pas large et bien accroché à la margelle je me risquais dans une eau à… 16 degrés. Pour voir… absolument rien. Ou plutôt si, une eau boueuse au delà d’une visibilité qui ne devait pas dépasser les cinquante centimètres. De toute façon mon frère (moins sensible au froid) s’était retrouvé les lèvres violettes et je décidais qu’il était temps de mettre un terme à ce bien court chapitre des aventures du Commandant Cousteau. J’avais 10 ans.
Bien des années plus tard, je me suis retrouvé à la barre d’un bateau, le Nosy Be 2 je venais d’avoir mon permis et j’avais demandé poliment si je pouvais barrer. On venait de quitter St Mandrier. La mer était belle, il faisait beau et à l’avant sous mes yeux (le poste de pilotage était très haut placé), un charmant et âgé monsieur rêvassait avant d’aller plonger. Albert Falco lui même. Le chef plongeur de la Calypso. Beber quoi ! Placé sous ma bienveillante responsabilité. Je l’emmenais plonger sur le site des Deux Frères, deux récifs qui se dressent à une encablure du Cap Sicié.

Le gamin d’Ardèche que j’avais oublié est revenu. L’étonnant tuba équipé de sa balle de ping pong s’était transformé en un équipement complet d’un plongeur autonome niveau 3. J’en avais déjà fait des plongées et j’en ai fait depuis, des centaines en tout, mais celle-ci a peut être été la plus belle. Le site des Deux Frères n’est pas véritablement exceptionnel, pas de raies mantas, de rorqual au palier ou de récif corallien multicolore mais il ne m’en fallait pas beaucoup pour imaginer la Calypso se balançant doucement au dessus de nous bercée par les alizés de la Mer de Corail.
Une boucle était bouclée, je n’étais plus uniquement le spectateur dominical des aventures de Jacques-Yves Cousteau à coup de soucoupes sous-marines, d’hélicoptères et de franche camaraderie. Le tout nimbé d’un anthropomorphisme un peu forcé qui m’échappait. J’étais un plongeur à bord de la Calypso, non j’étais Cousteau lui-même en train de briefer mon équipe le matin !
Et puis le temps a passé. Cousteau s’était éloigné. Je me souviens d’une rediffusion du « Monde du Silence », Palme d’or à Cannes en 1956. On y voit la Calypso qui s’étant un peu trop approchée d’un baleineau l’avait sérieusement amoché avec l’hélice. Du coup les requins (on parlait encore de « mer infestée de requins ») se sont pointés pour le déjeuner… Et l’équipage de massacrer avec tout ce qu’il avait sous la main le banc de requins. Un spectacle écœurant. Et voilà le commandant qui se pointe sur le plateau après la diffusion. La présentatrice lui parle de cette séquence. « Je me suis posé la question de couper cette scène, expliqua-t-il alors, mais je l’ai laissée parce qu’elle témoignait d’une époque où nous ne connaissions que si peu de choses sur la mer. » Les avis et les comportements avaient bien changé. L’écologie s’était développée entre temps, grâce aussi aux films de Cousteau. Je me suis alors immédiatement réconcilié avec le pacha de la Calypso.
Trois ans après sa mort, je commençais enfin à émettre mes premières bulles sous-marines. Là c’était pour de vrai, et pas forcément facile. Je découvrais la flottabilité, l’hydrodynamisme, les lois de la physique liées à la pression, le froid et le mal de mer. Mais j’y étais. Acteur et non plus spectateur. Merci à vous Jacques-Yves et Albert.
