Corée du Sud et “pire catastrophe aérienne”… plusieurs exemples, en France et ailleurs sur l’abus (et les mensonges) autour des superlatifs dans la presse. Une pratique plus dangereuse que l’on pourrait le croire pour sa crédibilité

En journalisme, le superlatif présente deux avantages. Le premier, évident, sert à durcir le trait : “les pires” inondations, incendies, tornades…, et ainsi à captiver son auditoire. Le second est aussi très pratique puisqu’il valide de fait le choix éditorial. Ce “choix” n’est pas forcément clair pour ceux qui sont en dehors de la “cuisine” professionnelle mais il est essentiel dans le métier. Est-ce qu’on va parler de ce fait ? Quelle place va-t-on lui donner en terme de durée/longueur, en terme d’exposition (gros titre, première page, premier sujet etc). Du coup si vous faites “gros” sur un sujet où s’il est bien placé, avec votre superlatif tout est en place.
Le dramatique accident du Boeing 737-8AS coréen, dimanche 29 décembre, n’a pas échappé à la règle. Petit tour d’horizon de la presse télévisuelle française :
On commence avec TF1 et la “pire catastrophe aérienne de Corée du Sud”, ou encore “l’accident le plus meurtrier du pays”.
Sur France TV info on n’est pas en reste : “La pire catastrophe aérienne de l’histoire de la Corée du Sud”.
Pas de sélection ce sont les trois premiers que j’ai trouvés !
En presse écrite nationale, on ne peut pas plus faire confiance au journal Le Monde qui titre “Corée du Sud : le bilan définitif du crash d’un avion, le plus grave de l’histoire du pays, s’établit à 179 morts et 2 survivants”.
Et dans d’autres pays ?
Et au fait à l’étranger comment ça se passe ? Sur CNN on donne aussi dans le superlatif mais on le nuance “Il s’agit de la catastrophe aérienne la plus meurtrière à frapper la Corée du Sud depuis 1997 quand un Boeing 747 de la Korean Air Lines s’est écrasé dans le jungle de Guam tuant 228 personnes”.
Sur la très conservatrice pro-trump Foxnews on donne dans le même ton tout en restant très prudent : “un des pires accident de l’histoire du pays”.
En Espagne sur la RTVE, la télévision publique (j’aurais beaucoup de choses à dire sur la façon dont les journalistes de la RTVE font leur métier) c’est carrément en titre avec “La Corée du Sud ouvre une enquête après le pire accident aérien du pays”.
La RAI est restée particulièrement sobre sans aucun superlatif (au passage si vous voulez trouver quelque chose sur le site de la chaîne publique italienne… bon courage !)
Outre Manche, pas de superlatifs non plus à la vénérable “beeb” la BBC.
A ce sujet si vous trouvez d’autres choses dans d’autres pays je suis preneur.
Et qu’est ce que ça change ?
Mais qu’est ce que ça change pourrait-on m’objecter ? Pour les victimes et leurs familles rien malheureusement. Pour le crédit de la presse, qui n’en demande pas tant, ce n’est pas la même chose. Cela donne vraiment l’impression que l’on prend ses téléspectateurs (lecteurs etc) pour des immatures qui ont un besoin maladif de sensationnalisme. Or on sait très bien qu’on n’a pas besoin de beaucoup plus pour tomber dans ces travers… Du coup on est en droit d’attendre un peu plus de professionnalisme de la part des “plus professionnels de la profession”. Alors que cette année 2024 prend fin et qu’elle fut une grande année électorale on a bien vu que la valeur des mots en politique n’a plus beaucoup de valeur. Cette même presse qui dénonce bien souvent cette perte de valeur, et de sens, devrait se montrer exemplaire. Elle a encore du chemin à faire.
Et pour la petite histoire, en quelques secondes sur le net on trouve ce genre d’info : “La dernière fois que le pays a connu une catastrophe aérienne de grande ampleur, c’était en 1997, lorsqu’un avion de la Korean Airline s’est écrasé à Guam, tuant 228 personnes à bord. En 2013, un avion de la compagnie Asiana Airlines s’était écrasé à San Francisco, faisant trois morts et environ 200 blessés.” Sans parler de ce qui m’avait mis la puce à l’oreille et cette tragédie dont je me souvenais : en septembre 1983, un 747 de Korean Air Lines reliant New York à Séoul est abattu par un avion de chasse soviétique. Aucun survivant. Bilan 269 morts. La pire catastrophe…
Ph.Mt.
